« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie »
Albert Londres - 1884_1932

Discours du Président

MONTREAL, 10 mai 2013

Monsieur l’ambassadeur,

Messieurs les ministres ,

Chers confrères, chères consœurs, chers amis,

 

C’est une grande joie d’ouvrir ici, dans la grande bibliothèque de Montréal, la cérémonie de remise des Prix Albert Londres 2013 ! Oui, c’est une joie ! Nous y avons pensé pendant des années, nous en avons rêvé depuis plusieurs mois. Eh bien nous y voilà ! Albert Londres est à Montréal ! Il était temps !

Vous allez dire que j’exagère ou que je suis légèrement dérangée ou mégalo en me prenant pour Albert Londres ! Non bien sûr ! Je parle de ses héritiers. En tout cas, de ceux qui, à la suite de sa fille Florise, en 1933, un an après sa mort, ont eu à cœur, modestement, de reprendre le flambeau, de perpétuer ses valeurs, sa démarche, sa conception du journalisme, son engagement dans ce métier-passion. Mais je vous en reparlerai un peu plus tard.

Ce n’est pas la première fois que nous quittons Paris ! Nous adorons, comme lui, prendre la poudre d’escampette. Et comme il nous fallait un prétexte pour aller folâtrer de concert, nous sommes d’abord partis… sur ses traces. Nous sommes allés remettre le prix à Reims, en nous rappelant que c’était là qu’il avait écrit son premier grand reportage publié le 20 septembre 1914, devant la cathédrale en feu. Et puis nous sommes allés à Courchevel, pour assister à une étape du Tour de France et applaudir, comme lui, les forçats de la route (c’est le titre d’un de ses livres). Nous sommes allés à Cayenne, sur les lieux de l’ancien bagne qu’il a contribué à faire fermer par la force de ses articles. Et puis nous avons pris goût à ces échappées belles qui sont de formidables occasions de rencontres et qui nous donnent le temps de mieux nous connaître, nous qui bourlinguons à travers le monde, le plus souvent en solitaires. Alors nous avons enchainé Moscou, Pékin, Istanbul, Beyrouth, Dakar, Rio.  En délibérant sur place et en donnant chaque fois aux lauréats moins de 48 heures pour nous rejoindre, où qu’ils soient dans le monde. Il y a deux ans, après avoir suivi avec passion l’actualité des révolutions arabes, c’est à Tunis qu’on a voulu aller. Non plus sur les traces d’Albert, mais pour célébrer avec des confrères tunisiens l’espoir d’une renaissance de la liberté d’expression. C’était fiévreux. C’était fervent.

Aujourd’hui, à Montréal, c’est la francophonie et la vitalité du journalisme québécois que nous venons fêter. Car le Prix Albert Londres récompense des journalistes d’expression française et le Québec, qui défend si bien notre langue, est plus que bienvenu pour y participer. Nous avons reçu une petite poignée de candidatures québecoises cette année. Dont 2, magnifiques, en écrit et en télé, qui ont très vite intégré la short list de la pré-sélection. Nous en attendons davantage dans les prochaines années.

Alors oui, c’est une joie et un honneur de nous retrouver chez nos cousins, nos amis, et dans la bibliothèque francophone la plus fréquentée au monde. Elle ne manque pas de livres, mais nous avons tenu à lui offrir deux éditions originales d’ouvrages d’Albert Londres. Et je suis heureuse de les confier à Madame Danielle Chagnon, directrice de la référence et du prêt.

J’invite maintenant Monsieur Philippe Zeller, ambassadeur de France au Canada

J’invite Monsieur Clément Duhaime, représentant l’Organisation Internationale de la Francophonie               

J’invite Madame Elaine Ayotte, responsable de la culture, du patrimoine et du design à la Ville de Montréal,

J’invite Monsieur Maka Kotto, ministre de la culture et des communications au gouvernement du Québec

J’invite Monsieur Jean-François Lisée, ministre des relations internationales, de la francophonie et du commerce extérieur au gouvernement du Québec

 

Pourquoi, tant d’années après sa mort, Albert Londres est-il encore une source d’inspiration ? Pourquoi peut-on reprendre ses livres : Au Bagne, Terre d’Ebène, Pêcheurs de perles, La Chine en folie… et avoir le sentiment qu’ils n’ont pas vieilli ? C’est incroyable ! Comment, à l’heure d’internet, de twitter, de Facebook, peut-il encore nous toucher, nous concerner, nous rendre plus combatifs, et nous donner envie de regarder d’un peu plus près, à la loupe plutôt qu’à la longue vue, les hommes et les événements ? Pourquoi les jeunes journalistes continuent-ils de le considérer comme leur héros, le père du grand reportage ?

Permettez que je vous dise 3 mots de ce jeune homme qui rêvait d’être poète avant d’être reporter et de sillonner la planète, des Dardanelles à la Russie, de l’Inde au Japon et au Proche-Orient, de l’Argentine à l’Afrique et à la Chine.

Sa particularité ?

D’abord un ton, un style, une plume.

Un journal avait eu le toupet de lui reprocher d’avoir introduit dans ses articles « le microbe de la littérature ». Albert l’avait envoyé bouler ! C’est bien parce qu’il écrit avec grâce, avec style, sans emphase mais avec des procédés littéraires, que ses reportages écrits pourtant à chaud survivent au temps qui passe. Et c’est bien l’écriture, fut ce avec une caméra, qui fait aussi la différence entre les reportages de télévision qu’on nous soumet. Ses textes sont vifs, rapides, pleins de dialogues et de répliques qui claquent. Il y a de la chair, du lait, de la vie et de la souffrance des hommes.

Ensuite, il y a une générosité. Et là, je cite notre ami Jean-Claude Guillebaud, membre du jury : « une manière d’aimer le monde et les gens qui devrait être prioritairement enseignée à tout reporter débutant. » Comment être journaliste si une tendresse irréfléchie ne vous jette pas, pour parler, vers votre voisin de train ou d’avion? Comment être journaliste si l’on ne pense pas, avec amitié, affection, à ses lecteurs, ses téléspectateurs, qu’on emporte avec soi, qui verront par nos yeux, entendront par nos oreilles, sentiront par nos mots ou nos images : qui justifient toute notre démarche, nos voyages, nos efforts, nos angoisses, pour trouver le bon mot, la phrase juste, recommencer le début du papier, jongler avec nos petits tas de mots… en vertu d’une délégation de curiosité qu’ils nous ont confiée. Des lecteurs ou téléspectateurs qu’on n’a pas le droit de tromper. Voilà ce qui rend malade le reporter sur le terrain : voilà sa véritable angoisse : la plupart du temps ce n’est pas la balle perdue. C’est l’erreur, la naïveté, l’approximation, le dérapage, l’obligation d’aller trop vite, donc de mal apprécier ou de ne pas avoir suffisamment vérifié.

Quand on pense à l’intensité des liens noués entre Albert Londres et ses lecteurs, on demeure sidéré! Lorsqu’un de ses reportages était annoncé à l’avance dans son journal, le tirage faisait un bon et des lecteurs attendaient, en file, à la sortie des rotatives ! J’en rêve !

Parce qu’on le savait indépendant ! Et les yeux grand-ouverts, avec des perplexités avouées, une subjectivité assumée, des colères, des enthousiasmes. Aucune attache partisane. Pas de prisme idéologique. Au rédacteur en chef qui lui dit qu’un de ses articles n’est pas dans la ligne du journal, il réplique : « un reporter, Monsieur, ne connait qu’une ligne : celle du chemin de fer ». C’était avant l’avion et avant le satellite ; Il ne partait pas pour 2 jours, mais pour 3 mois. Et il savait qu’il pouvait claquer la porte d’un journal, il trouverait forcément un poste ailleurs. Les temps ont bien changé !

Mais l’indépendance n’excluait pas l’engagement. Et une idée du journalisme résolument combattive, voire justicière. Une phrase symbolise sa conception de son rôle. « Notre métier n’est pas d’être pour ou contre, non plus que de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. »  Et il ne s’en privait pas. Il a dénoncé l’horreur des hôpitaux psychiatriques, le scandale de la prostitution, l’indignité du colonialisme. Il n’allait pas forcément au bout du monde. Mais quand il portait témoignage, il s’attribuait un droit de suite.  En conclusion de son long reportage sur le bagne à Cayenne, il publiait une lettre ouverte au ministre des colonies qui s’achevait par cette phrase : « ce n’est pas des réformes qu’il faut en Guyane, c’est un chambardement. » Et Florise, sa fille, se rappelait qu’il a passé des heures dans les couloirs des ministères, pour obtenir une grâce, un adoucissement de peine, le redressement d’une injustice, la réforme d’un règlement. Il était courageux et sincère.

Enfin, je me dois de prononcer le mot de liberté. Cela va sans dire, penserez-vous. Ils ne sont pourtant pas si nombreux, les confères à pouvoir prétendre être parfaitement libres dans leur rédaction. Et ceux qui le sont n’en profitent sans doute pas assez pour défricher des sujets non couverts, arpenter des terres peu fréquentées, sonder des âmes délaissées, défier les modes, le parisianisme, tous les cynismes.

Albert Londres osait tout. Tous les sujets, tous les voyages, toutes les impertinences. Il osait dire « je », libéré de toute pudibonderie, conscient que le « je » pouvait être modeste : voilà ce que j’ai vu, senti, compris, n’étant que ce que je suis…

Les lauréats des prix 2013 nous ont semblé adhérer parfaitement à cet « esprit Albert Londres » que nous tentons à chaque fois de cerner entre nous. Nous avions 54 candidatures pour le prix de la presse écrite, 41 pour l’audiovisuel. Des formats, des sujets, des styles très différents. Pas simple de juger ce qui est Albert ou ce qui ne l’est pas. Les discussions, je vous l’assure furent animées. Nous étions au 19e étage de la tour de Radio Canada, dans une salle de conférence splendide donnant sur le Saint-Laurent, et nous avons débattu avec passion. Attentifs aux remarques et coups de cœur des uns et des autres ; fascinés par l’ambition et la solidité de plusieurs dossiers et enquêtes : la formidable couverture de la guerre en Syrie, par Luc Mathieu, un journaliste de Libération ; une incroyable enquête sur les drones et la guerre méconnue d’Obama par Marie-Eve Bédard de Radio Canada. Et nous avons tranché, heureux de constater, une fois encore, que ce métier continue d’attirer des jeunes gens incroyablement courageux, qui s’impliquent, mouillent la chemise, montent au front et racontent avec fraternité et avec audace.

Le Prix Albert Londres 2013 pour la presse écrite a donc été attribué à…

DOAN BUI, journaliste au Nouvel Observateur, pour un article intitulé « Les fantômes du fleuve »

Le prix Albert Londres 2013 pour l’audiovisuel est attribué à…

ROMEO LANGLOIS, journaliste à la chaine de télévision France 24, pour son reportage « A balles réelles »

Avant de conclure cette cérémonie, je me dois d’adresser des remerciements, ils sont nombreux : le ministère français de la Culture et de la Communication, la Délégation générale du Québec à Paris, la ville de Montréal évidemment qui nous si chaleureusement accueillis, l’OIF, l’INA et son président Mathieu Gallet ici présent, Audiens, France Télévisions mais aussi des partenaires privés, Air Transat et l’Hôtel Zéro1… et bien sûr, last but not least, la Scam qui abrite avec attention notre association.

A l’année prochaine !

 

 

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