« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie »
Albert Londres - 1884_1932

Interview d'Albert Londres

Albert Londres, le "forçat" du reportage

IMAGINEE PAR VERONIQUE HAMEL

Par une alchimie intérieure, Albert Londres a transposé son regard poétique sur la vie vers la pratique du grand reportage. Rencontre fictive avec un témoin de l'histoire, un Don Quichotte à la "tendresse bourrue, d'une générosité infatigable" *, "moins avec le souci de l'exactitude que celui de la vérité."**

Monsieur Londres, vous êtes aujourd'hui considéré comme le "prince du journalisme" et le "père du grand reportage", accepteriez-vous une interview ?
M'interviewer ? Vous venez pour ça ? Mais je n'ai rien à dire. J'ai tout dit. Vous savez tout. (1)
Quelques cigarettes plus tard... (2)

Dante n'avait rien vu, Chez les fous, Le Chemin de Buenos Aires, Terre d'ébène, etc... vos grands reportages ont contribué à partir de 1924 à redresser les torts. Sur les bagnes militaires, les asiles, la traite des blanches, l'exploitation des Noirs d'Afrique, vous avez rédigé avec une encre, noire elle-aussi, pour donner le ton à vos articles ?
J'ai voulu descendre dans les fosses où la société se débarrasse de ce qui la menace ou de ce qu'elle ne peut nourrir. Regarder ce que personne ne veut plus regarder. Juger la chose jugée... Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. (3)

Quels sont les véritables atouts d'un reporter ?
Mon petit, un vrai reporter doit savoir d'abord écouter et regarder. Celui qui sait seulement écrire ne sera jamais qu'un littérateur... (4)

Quelles ont été vos premières impressions en 1923 sur le bagne des Iles du Salut en Guyane Française?
... Les Iles du Salut? Je demande en passant que l'on débaptise ces îles. Ce n'est pas le salut
là-bas, mais le châtiment. La loi nous permet de couper la tête des assassins, non de nous la payer.(5)

A corps défendant, vous êtes devenu le "Saint-Patron des réprouvés de Cayenne", quel prisonnier avait touché le fond de l'expiation ?
Paul Roussenq, "l'inco" (l'incorrigible) qui m'avoua : "Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne..." (6)

Cette misère morale vous l'avez souvent cotoyée ?
La misère ? Seuls la connaissent ceux qui l'habitent. (7)

Et durant vos reportages de guerre, n'avez-vous pas écrit des "petites choses" pour écourter l'attente de l'événement ?
Mon but n'est pas d'envoyer souvent de petites choses. Un correspondant de guerre n'est pas un pisseur de copie. Pour mon compte personnel, je préfère envoyer un ou deux articles par mois, mais que ces articles soient réellement intéressants plutôt que dix papiers secondaires. Je fais souvent des voyages qui n'offrent pas assez d'intérêt pour faire l'objet d'un article. Ainsi je reviens de Monastir et de Prilipo. J'ai dépensé cinq jours. Je ne ferai cependant pas d'article. Notre rôle consiste à être là pour le grand jour. Ce grand jour se fait parfois attendre un mois.(8)

Mais vos articles rencontrent succès et engouement auprès de votre lectorat, ils deviennent "l'événement" qui fait monter un tirage de 150 000 exemplaires, quels en sont les secrets d'écriture ?
Quand on raconte ce que l'on a vu, il faut aussi mêler ses impressions à son récit. Il faut également trier, faire un choix et n'écrire que ce qui vaut d'être retenu. Pour la forme, il faut traduire sa pensée par les mots seulement indispensables et choisir dans ces mots ceux qui rendent le plus justement l'objet dont on parle.(9)

Votre regard sur l'événement est-il toujours nouveau ?
Au début, tout est neuf. Après deux mois, tout devient du déjà-vu. Je m'efforce donc vers du nouveau. Je préfère ne rien écrire que donner des rabâchages ou des lignes quelconques... (10)

... imprégnées d'une quelconque ligne politique ?
Vous apprendrez à vos dépens qu'un reporter ne connaît qu'une seule ligne : celle du chemin de fer... (11)

...qui évoque à la fois le plan d'ensemble d'un journal mais aussi le voyage, vous vibrez à chaque ivresse d'un départ ?
Partir confère de la dignité. C'est un acte que l'on n'accomplit pas avec ses allures de tous les jours. On ne sent plus sur ses épaules le poids du quotidien. Au plus profond de soi, chacun
perçoit qu'une naissance se déclare... (12)

Quelle ville vous a laissé un souvenir inoubliable ?
Salonique est un accès de fièvre, et si les villes avaient un cúur, de tous les cúurs des villes c'est celui de Salonique qui battrait le plus fort. A chaque pas que l'on fait sur son quai et dans ses rues, on sens que l'on heurte de l'émotion, de la crainte, de l'angoisse, de l'espoir, de la peur, de l'espionnage et de l'affolement... (13)

Si un conflit se déclenchait sur la capitale française, quelle serait votre décision ?
Si les événements allaient mal, Paris serait le suprême coup. Donc, plutôt que d'être expédié dans des endroits tranquilles, je préférerais y rester. (14)

Sur le terrain, vous n'avez jamais ressenti d'inquiétude ?
L'inquiétude ne préserve de rien. Elle entrave tout. (15)

Et que ressentez-vous après l'interview ?
Au fond, c'est très drôle d'être interviewé. Ca change un peu, hein ? Si vous écriviez : "Londres n'avait rien vu", ça se vendrait, vous savez... (16)

Interview réalisée par Véronique Hamel. Toute utilisation de cet article est soumise à l'autorisation de son auteur : Véronique Hamel vhamel@voila.fr - Tél. : 06 78 51 38 32

Note : Les propos tenus par Albert Londres dans cette interview fictive sont réels et répertoriés dans les archives de l'Association du Prix Albert Londres et référencées, d'après l'ouvrage de Pierre Assouline "Albert Londres Vie et mort d'un grand reporter (1884-1932)", ci-dessous :
(1) Humbourg, art. cit.
(2) Pierre Assouline - Albert Londres, Vie et mort d'un grand reporter (1884-1932) -page 565
(3) Le Dauphiné Libéré / 10 mai 1952
(4) La traite des noirs page 219
(5) Le Petit Parisien - 10 août 1923
(6) Le Petit Parisien - 19 août 1923
(7) La traite des blanches - page 211
(8) Lettre d'Albert Londres à ses parents - 13 novembre 1915 - Archives A.A.L.
(9) Albert Londres à sa fille Florise - 26 mai 1914 - Archives A.A.L.
(10) Lettre d'Albert Londres à ses parents - Archives A.A.L.
(11) Florise Londres op cit.
(12) Albert Londres, Marseille porte du Sud, Editions de France 1927 ; réédité par Jeanne Laffitte à Marseille en 1980. Cf. p.141.
(13) Le Petit Journal - 27 décembre 1915
(14) Lettre d'Albert Londres à ses parents - 6 août 1914 - Archives A.A.L.
(15) Lettre d'Albert Londres à ses parents - 4 août 1914 - Archives A.A.L.
(16) Humbourg, art. cit..
Citations :
(*)Jean-Claude Guillebaud / Oeuvres Complètes d'Albert Londres
(**) Elie-Joseph Bois, rédacteur en chef d'Albert Londres, cité par Jean Rabaud in L'Histoire N°70, septembre 1984

Organisé par la : en partenariat avec :