« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie »
Albert Londres - 1884_1932

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> 30/09/2016

Le tabou du syndrome post-traumatique des journalistes

Le tabou du syndrome post-traumatique des journalistes

Le 20 septembre dernier, le Prix Albert Londres organisait avec Axa et la Scam, un débat tabou.

Aborder le sujet du syndrome post-traumatique chez les journalistes de retour de zones de guerre ou de catastrophe naturelle n’est pas chose aisée. Et c’est le moins que l’on puisse dire. « C’est un sujet tabou », souligne même Jean-Paul Mari, grand reporter, auteur du livre et du film Sans blessures apparentes. Si beaucoup de chemin a été parcouru depuis quelques années, nombreux sont les journalistes qui considèrent que ce n’est pas un sujet ». Le tabou existe, il est ancré dans les mentalités d’une génération de grands reporters, qui ont plus de mal que les militaires à en parler.
Pourtant, le syndrome post-traumatique n’est pas nouveau. Pour Jean-Paul Mari, le traumatisme n’a pas d’époque, pas de frontière, pas de qualités professionnelles et il est universel. « On en parle depuis les grecs et je fais d’ailleurs référence à l’Iliade et l’Odyssée dans mon livre. Il touche aussi bien les journalistes que les soldats, les humanitaires, les diplomates ». Et il peut être extrêmement destructeur. Aux Etats-Unis, si la guerre du Vietnam a tué 55.000 personnes, des années plus tard, on dénombrait 107.000 suicides directement liés à cette guerre.

Le culte du silence

Alors, pourquoi un tel silence ? « Le syndrome post-traumatique touche environ un tiers des journalistes de retour de zones de conflits. Subi par des gens dont le métier est justement de parler, d’écrire, de s’exprimer. C’est tabou, avant tout parce qu’on ne sait pas ce que c’est, estime Jean-Paul Mari. Le traumatisme n’est ni un stress, ni une émotion, ni une sensibilité ou un choc. Le mot vient du grec « percé ». C’est un moment précis comme une balle qui rentre dans le cerveau, s’y loge jusqu’à détruire l’individu. C’est d’abord une image, visuelle, auditive, sensitive ou olfactive. Cette image est ressentie comme une horreur qui va envahir notre cerveau, nous abîmer, voire nous tuer. C’est une blessure invisible et terrible qui peut pousser à l’auto-destruction, au suicide, à l’éclatement de la cellule familiale. C’est une rencontre avec le néant de la mort, et l’image de la mort ne peut être dit, elle est indicible et inaudible. D’où le silence, d’où le tabou ».
« Le métier de grand reporter est une profession très masculine, même si elle a tendance à se féminiser désormais, souligne de son côté Patricia Cadre, directrice générale de Pluridis, filiale du groupe AXA. Et la culture du non-dit y est plus présente chez les hommes que chez les femmes. Regardez la proportion d’hommes dans les hôpitaux psychiatriques. Les hommes sont moins à l’écoute des signes avant-coureurs d’un syndrome post-traumatique ».
« Sur le terrain, j’avais le sentiment de ne pas être touché par ce que je voyais, reconnaît Joël Robine, photo-reporter. Mon appareil photo, c’était mon armure. Je me protégeais derrière mon objectif sans en être conscient. Je devais informer, montrer, témoigner. Mais en réalité, il n’y a pas de filtre entre l’image vue dans l’objectif et la réalité. On se rend compte de ce qu’on a vu seulement quand on réalise ce qui s’est passé, plus tard, seul dans sa chambre d’hôtel ».
« On a le sentiment que le photo-reporter est protégé par son objectif et la technique, le bon angle, la bonne lumière, etc. Mais c’est une illusion, indique le psychiatre Patrick Clervoy, car la prise de la photo est juste un moment d’abandon de la pensée. Le photographe n’est pas dans la mentalisation, le rédacteur si. Lui, il mentalise, pense aux mots qu’il va mettre sur le papier et construit sa pensée et ses phrases ».
Et puis, ce ne sont pas seulement les hommes et femmes de terrain qui sont touchés. « Après les attentats de Charlie Hebdo et de Nice, nombre de nos présentateurs et de nos consultants à l’antenne ont reçu des insultent et des menaces, raconte Loïck Berrou, directeur des reportages et magazines à France 24. Plus que les journalistes qui étaient sur le terrain. L’anonymat des réseaux sociaux y contribue évidemment. Et eux n’ont pas fait de stage ou reçu de formation face à ce type de violence ». Chez Pluridis, des psychiatres ont également aidé des monteurs de Canal+, confrontés à des images de plus en plus violentes, à relativiser ce qu’ils regardaient et montaient à longueur de journée.

Comment briser le tabou ?

D’abord, il faut redéfinir le traumatisme. « On croit que le traumatisme est lié à la folie. Or, c’est faux, insiste Jean-Paul Mari. Le traumatisme est une blessure psychique ou physique qui se soigne. Quand on aura reconnu cela, on avancera beaucoup plus vite et on fera tomber le déni ».
Pourtant, les habitudes, si elles évoluent, changent lentement. « A l’AFP, reconnaît Joël Robine, un des seuls photo- reporters à témoigner, quand un journaliste rentre de reportage, il ne parle pas de ce qu’il a ressenti. Jamais. Parce qu’on n’a pas envie de raconter, on ne se donne pas le droit de dire son malaise, et surtout on n’a pas envie de casser notre carrière. On garde nos blessures en nous car, en montrant notre vulnérabilité, en exprimant sa peur, on prend le risque de ne plus repartir, de ne plus être renvoyé sur le terrain. De plus, il ne faut pas briser le mythe du photo-reporter ». « Les réactions peuvent être vives quand on aborde le sujet du traumatisme, ajoute Jean-Paul Mari : on peut avoir affaire à de l’irritation, de la condescendance, du mépris. On ne démolit pas, on ne désacralise pas, on ne salit pas le mythe du grand reporter ».
« Sur la tombe de Primo Levi est écrit l’épitaphe : « j’aurais voulu ne pas déranger l’univers », ajoute Patrick Clervoy Cette phrase raisonne dans l’esprit des grands reporters, qui regardent, montrent et témoignent de la violence du monde parce que le public veut voir, veut savoir. Mais tout comme le public, après avoir vu, il a envie d’oublier, très vite.

Prévenir et traiter le traumatisme

« Si l’on considère que le traumatisme est un arrêt sur image, il faut traiter ce qui s’est figé dans la mémoire vive pour le mettre dans le disque dur », explique Patrick Clervoy. C’est le but de la thérapie de l’EMDR (Eye-Movement Desensitization and Reprocessing), créée à la fin des années 80 à San Francisco. Le protocole repose sur un ensemble de principes qui sont essentiels à une approche humaniste et intégrative de la médecine et de la santé : la confiance dans la capacité d’auto-guérison propre à chacun, l’importance de l’histoire personnelle, une approche centrée sur la personne, l’importance du lien corps-esprit, un bien-être et une amélioration des performances.
« Traiter le traumatisme, c’est le soigner, insiste Jean-Paul Mari, et donc le reconnaître. Quand on plonge dedans, et qu’on réussit à en sortir, on en ressort plus riche dans un monde plus lumineux. Si les jeunes journalistes entendent le discours du déni, comment voulez-vous qu’ils se soignent ? ».
A France 24, il s’agit avant tout de prévenir le traumatisme et de faire en sorte que les journalistes partent avec un maximum de sécurité. « Le stress du rédacteur en chef, avoue ainsi Loïck Berrou est d’envoyer quelqu’un dans une zone à risques. C’est une responsabilité énorme. A France 24, nous avons déploré deux décès il y a trois ans. Et cela marque, croyez-moi. Donc, notre politique de prévention des risques est très fouillée. On n’envoie pas n’importe qui n’importe où dans n’importe quelle condition. Par exemple, on ne prend jamais de pigistes, car ils ne sont pas passés par notre process de formation spécifique à la chaîne ».
France 24, France Medias Monde et Reporters sans frontières ont ainsi créé en 2014 Le Manoir, un centre de formation continue du reportage en zone dangereuse. « Tous nos journalistes passent par ce centre, souligne Loïck Berrou. C’est un centre qui travaille sur toutes formes de préventions des risques : les protections physiques et psychiques, la gestion du stress et du traumatisme, la privation de liberté, etc. Nos journalistes apprennent aussi à communiquer de façon spécifique sans être détectés et à échapper aux repérages car ils deviennent de plus en plus souvent des cibles. On forme aussi aux risques spécifiques aux femmes, comme le viol ».
Chaque journaliste, qui a suivi cette formation et part ensuite sur le terrain, est armé pour affronter un maximum de risques. « Dans le centre, nous travaillons dans des conditions du réel. Par exemple, nous apprenons à avancer derrière des commandos qui vont tirer à balles réelles afin que nous puissions sentir les odeurs, le souffle de la balle, les sensations. On apprend à avancer vers le danger, explique Alexandra Renard, grand reporter pour France 24 qui a déjà couvert plus de 50 pays. Ensuite, quand nous partons sur le terrain, nous emportons des « Trauma Kits ». Ce sont des trousses de survie qui permettent d’apporter des premiers secours sur des blessures de guerre. Enfin, au retour d’une mission, on voit automatiquement notre référent de sûreté pour s’assurer que tout va bien ».
Ce centre accueille aussi désormais des pigistes et des étudiants d’école de journalistes. Ainsi, à l’IPJ (Institut pratique de journalisme), une journée de formation dans ce centre a été rendue obligatoire, notamment suite à des étudiants blessés au Bataclan et au Stade de France. « A l’avenir, nous aimerions avoir un peu plus d’argent pour pouvoir l’ouvrir à des pigistes qui n’ont pas forcément les moyens de se payer cette formation », ajoute Loïck Berrou. Car aujourd’hui, les journalistes sont envoyés de plus en plus jeunes sur le terrain à cause de la multiplication des conflits et des catastrophes naturelles. Et ils manquent souvent d’expérience.

Les pays anglo-saxons plus avancés pour vaincre le traumatisme

Les pays anglo-saxons sont devenus un modèle pour la France en termes de prévention et de détection des risques de traumatisme. « La BBC organise des séances de psychothérapies avec ses grands reporters, explique Jean-Paul Mari. Le travail de ces thérapeutes est de remettre des mots sur la rencontre avec le néant et la mort. » « C’est même un passage obligé à chaque retour de reportage », souligne Alain Le Gouguec.
« Les anglo-saxons prennent le mieux et le plus rapidement en charge les hommes qui rentrent des terrains de conflits. L’information sur le traumatisme et la surveillance sont au centre des choses, explique le psychiatre Patrick Clervoy, auteur de l’ouvrage Tous choqués. Les Etats-Unis ont d’ailleurs adopté une pratique qui fait ses preuves. Ils constituent des binômes, de la formation à l’envoi sur le terrain et les missions. A leur retour, chaque homme doit contacter l’autre chaque semaine pour estimer comment il va et évolue. C’est ce qu’on appelle le body watching. La France est plus réticente à affronter en face ces problèmes. C’est son côté latin : on ne parle pas de sa fragilité, car cela nous rend vulnérable ».
Pour Patricia Cadre, « la France est très en retard sur les Etats-Unis, car il y a une différence nette de culture. Dans les pays anglo-saxons, ils cultivent le « dire » et le « faire » et se mettent dans des approches « solutions ». En France, on n’est plus dans l’approche psychologique et dans l’analyse ». « Cela dit, le pays progresse aujourd’hui. Etant membre de l’Otan, la France suit les nouvelles normes mises en place par l’organisme international », ajoute Patrick Clervoy. Par exemple, chez Pluridis, on utilise la méthode de l’approche « déchocage », une méthode intéressante et réparatrice qui utilise l’hypnose, en allant explorer des souvenirs très enfouis. Et, les anglo-saxons utilisent également beaucoup un service d’écoute téléphonique disponible 24 heures/24. « C’est une hotline tenue par des psychiatres spécialement formés. Et comme c’est anonyme, c’est quelquefois plus facile de parler, note Patricia Cadre, et cela n’empêche pas le face à face ensuite. C’est un premier pas pour les plus fragiles et réticents à parler de leur mal-être ».


Carole Villevet
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